Démocrates et populistes : deux conceptions radicalement opposées de la politique

Le discours public actuel mélange les termes Le populisme se présente volontiers comme une démocratie plus vraie, plus directe, plus conforme au « peuple ». À l’inverse, les démocrates sont accusés de technocratie, de distance, de mépris. Cette confusion est périlleuse. Car démocrates et populistes ne s’affrontent pas sur des détails, mais sur leur vision du pouvoir, du peuple et de la vérité.

Ce n’est pas un clivage partisan, c’est un clivage philosophique et institutionnel.

Le peuple : pluralité démocratique ou fiction populiste

Pour les démocrates, le peuple est pluriel. Il est parcouru d’intérêts opposés, d’histoires sociales distinctes, de sensibilités parfois antagonistes. La démocratie, c’est justement organiser cette diversité sans la nier, par le débat, la délibération, le compromis.

Le populisme, lui, se fonde sur une conception homogène et morale du peuple. Il y aurait un « vrai peuple », uni, doté d’un bon sens inné, face à des élites corrompues et des groupes présentés comme étrangers ou illégitimes.

Le politiste Cas Mudde définit le populisme comme une idéologie qui oppose un « peuple pur » à des « élites corrompues ». Cette simplification est sa force… et sa dangerosité.

La démocratie tolère le désaccord.
Le populisme le soupçonne.

Le conflit : discussion organisée ou désignation de l’ennemi

La démocratie légitime le conflit. Elle l’organise par des règles : séparation des pouvoirs, élections libres, justice indépendante, presse libre. Le conflit n’est pas refusé ; il est civilisé.

Le populisme, lui, ne met pas en forme le conflit : il le personnalise. Il ne parle pas des désaccords, il nomme des coupables. Les institutions sont des freins, les contre-pouvoirs des ennemis, les médias des adversaires.

L’historien Pierre Rosanvallon explique que le populisme se nourrit de la crise de la représentation, mais qu’il y apporte une fausse réponse : supprimer les médiations plutôt que de les refonder.

La démocratie institutionnalise le conflit.
Le populisme l’aggrave.

La vérité : complexité assumée ou simplification extrême

La démocratie est une idée difficile : la vérité politique est toujours approximative, contestable, perfectible. Elle suppose des faits établis, des expertises contradictoires, une presse libre, la capacité d’admettre l’erreur.

Le populisme, lui, prétend à une vérité instantanée, intuitive, émotionnelle. Ce qui se ressent devient réalité. Ce qui gêne est balayé comme mensonge, complot ou manipulation. Le savoir est suspect ; le doute est trahison.

La philosophe Hannah Arendt avait déjà démontré à quel point la démolition du rapport aux faits est une menace pour la démocratie. Sans faits communs, il n’y a plus de débat, seulement des batailles.

La démocratie assume la complexité
Le populisme la déteste.

Le pouvoir : responsabilité ou incarnation

En démocratie, le pouvoir est provisoire, contrôlé et limité. Les gouvernants sont responsables devant les citoyens, mais aussi devant le droit, les institutions, l’histoire. Nul n’est la volonté générale.

Le populisme, lui, va dans le sens d’une hyper-personnalisation du pouvoir. Le chef se dit le peuple lui-même Toute critique devient une attaque contre la volonté populaire elle-même. Le chef parle « au nom de », puis « à la place de ».

Ce dérapage n’est pas fortuit : il est structurel.

Une revendication démocratique mal défendue

Il serait trop facile de dresser des démocrates vertueux contre des populistes pervers. Le populisme se nourrit également de défaillances démocratiques bien réelles : sentiment d’abandon, inégalités territoriales, éloignement des lieux de pouvoir, langage politique coupé du réel.

Mais la réponse démocratique ne saurait être l’abandon de ses propres valeurs. On ne bat pas le populisme en le copiant, en caricaturant, en moralisant les électeurs.

Un choix de civilisation politique

La différence entre démocrates et populistes n’est pas une bataille sémantique. Elle entreprend une vision du monde.

La démocratie est lente, imparfaite, exigeante.
Le populisme est rapide, attrayant, brutalement simple.

La première veut faire société malgré les désaccords
Le second se nourrit de la désignation d’ennemis.

En temps de fatigue démocratique, le populisme est une réponse. Il n’est qu’un raccourci périlleux. Défendre la démocratie aujourd’hui, ce n’est pas ignorer les colères : c’est refuser d’en faire une arme contre l’État de droit.

Posted in

Laisser un commentaire