Comment le populisme exécute le manuel autoritaire contre l’audiovisuel public

La commission est finie. Le mal est fait. Et il ne vient pas de nulle part.

A l’issue de sa dernière audition, Delphine Ernotte a prononcé quatre mots : « L’audiovisuel public est debout. » Il fallait du cran pour les dire après quatre mois de ce que nous venons de vivre. Il faut maintenant du courage politique pour appeler les choses par leur nom.

Ce que Charles Alloncle a conduit à l’Assemblée nationale depuis novembre 2025 n’était pas une commission d’enquête. C’était une opération de déstabilisation, empruntant les formes de la démocratie pour en saper les fondements. Et cette opération, s’inscrit dans une séquence internationale que nous reconnaissons tous, parce qu’elle a déjà réussi ailleurs.

Le manuel existe. Il a déjà tué des démocraties.

En 2001, Vladimir Poutine fait prendre le contrôle de NTV, la principale chaîne d’information indépendante russe. Il n’a pas envoyé des chars. Il a envoyé des actionnaires. Il a utilisé des procédures légales, des commissions de contrôle, des audits fiscaux. La forme était irréprochable. Le résultat fut la fin du pluralisme médiatique russe — et une étape décisive vers ce que la Russie est devenue.

En 2010, Viktor Orbán a remporté les élections en Hongrie. En moins de dix ans, il a racheté ou fait racheter par des proches l’essentiel des médias privés, asphyxié le service public, et rendu le paysage médiatique hongrois méconnaissable. Chaque étape était présentée comme une réforme. Chaque étape était, en réalité, un verrou supplémentaire sur la démocratie. L’Union européenne a regardé. Et n’a rien fait à temps. Celle qui s’est récemment réaffirmée comme son « amie » et candidate à la présidence française approuve par son silence.

Aux États-Unis, Donald Trump a qualifié les journalistes d’« ennemis du peuple » dès son premier mandat — une formule stalinienne, rappelons-le. Il a transformé chaque conférence de presse en tribunal, chaque commission sénatoriale en scène d’humiliation, chaque chaîne publique en cible de campagne. Fox News amplifiait. X diffusait. Et la réalité se fragmentait jusqu’à ce que plus personne ne sache ce qui était vrai.

Le manuel du fausse-voyeur démocratique en quatre déclinaisons

Poutine – Russie

Étape 1 : la procédure. On ne censure pas, on contrôle, on audite, on convoque. La forme légale protège. Le fond détruit. NTV contrôlée par des actionnaires, pas par des soldats.

Orbán – Hongrie

Étape 2 : l’érosion. On délégitimise avant de privatiser. On convainc l’opinion que le service public est partial, coûteux, inutile. Puis on laisse les oligarques proches du pouvoir ramasser les morceaux.

Trump – États-Unis

Étape 3 : la saturation. On ne cherche pas à convaincre, on sature, on outrage, on épuise. Les extraits tronqués sur les réseaux, les qualificatifs militants, les « fake news » permanentes. La vérité se noie dans le bruit.

Alloncle – France

Étape 4 : l’importation. Commission d’enquête transformée en tribunal. Document Word partagé en temps réel pour alimenter le rapporteur. Extraits tronqués diffusés sur X. Soutien assumé de la galaxie Bolloré. Ambition déclarée : le ministère de la Culture de Jordan Bardella (ou de la Censure ?).

La différence d’échelle ne change pas la nature de la chose. Charles Alloncle n’a pas (encore) les moyens de Poutine ni le pouvoir d’Orbán. Mais il applique exactement la même logique à l’échelle qui est la sienne : délégitimer, discréditer, préparer le terrain. Fossoyeur en apprentissage, mais fossoyeur quand même.

Un CV et le courage des lâches

Trente-deux ans, bien peigné, bien formé, bien connecté. Charles Alloncle est tout sauf un idiot. C’est ce qui rend sa démarche inexcusable. L’ignorance peut expliquer bien des choses ; la compétence ne pardonne rien. Il sait exactement ce qu’il fait. Il sait que ses extraits tronqués sont des mensonges par sélection. Il sait que ses « Hallucinant ! Ahurissant ! » postés sur X ne sont pas du journalisme. Il sait que comparer l’audiovisuel public à l’affaire Dreyfus, comme il l’a laissé faire en couverture de L’Incorrect, est une indécence que son propre président de commission a condamnée.

Il le sait. Et il continue. Parce que cela cartonne sur les réseaux. Parce que Pascal Praud le couvre de louanges. Parce qu’Éric Ciotti l’a mandaté pour cela. Parce que Jordan Bardella attend, et qu’un portefeuille ministériel se mérite.

« Charles Alloncle se comporte comme un petit procureur maccarthyste. On se croirait en plein procès soviétique de l’audiovisuel public, où l’acte d’accusation est déjà rédigé. » Ayda HADIZADEH, députée Socialiste.

L’adjectif « maccarthyste » n’est pas une exagération rhétorique. Joseph McCarthy, sénateur américain des années 1950, avait inventé précisément ce dispositif : convoquer des citoyens devant une commission, les accuser de connivence avec l’ennemi idéologique, diffuser les charges avant tout jugement, laisser la machine médiatique amplifier. Il a fallu qu’Edward R. Murrow, journaliste de CBS, dise en direct ce que tout le monde voyait, pour que le charme se brise. Soixante-dix ans plus tard, Charles Alloncle rejoue la scène. Et Pascal Praud joue le rôle de ceux qui applaudissent.

Bolloré, Fox News et la même usine

Arrêtons de faire semblant de ne pas voir. CNews n’est pas une chaîne d’information avec des biais ; c’est un outil politique, construit sur le modèle de Fox News, qui a pour mission de fabriquer le consentement à la destruction de ce qui reste de service public dans ce pays. Roger Ailes a créé Fox News pour ça. Rupert Murdoch l’a financé pour ça. Et quand la chaîne a accompagné Trump jusqu’à la mise en cause des résultats électoraux de 2020, personne n’a prétendu que c’était du journalisme.

Bolloré a fait le même voyage. Les formats sont copiés, les méthodes identiques, la cible la même : le service public, l’école républicaine, les institutions culturelles : tout ce qui résiste à la marchandisation et à la radicalisation. Que cette chaîne porte Alloncle en triomphe n’est pas un soutien. C’est un aveu de complicité.

Quand les héritiers de Bolloré vous couronnent héros civique, demandez-vous quel service vous rendez ; et à qui.

Ce qu’il reste à défendre

La Hongrie d’Orbán n’a pas perdu sa liberté de presse en un jour. Elle l’a perdue audition après audition, réforme après réforme, privatisation après privatisation — chaque étape présentée comme raisonnable, chaque concession comme un compromis acceptable. Jusqu’au jour où il n’y avait plus rien à défendre.

L’audiovisuel public français, c’est France Inter dans la voiture d’un travailleur à cinq heures du matin. C’est Arte pour le lycéen qui n’a pas les moyens d’une plateforme de streaming. C’est France 3 qui couvre des actualités locales quand personne d’autre ne le fait.

C’est, pour reprendre la seule formule qui dit vraiment les choses , le patrimoine de ceux qui n’en ont pas. Et comme tout patrimoine des plus faibles, il est la première cible de ceux qui veulent que la culture et l’accès à l’information soit réservée à certains.

Ce n’est pas une querelle de chapelles. C’est une question de civilisation. Les pays qui ont laissé mourir leur service public audiovisuel ne l’ont pas regretté dans l’instant ; ils l’ont regretté le jour où ils ont eu besoin d’une voix libre, et qu’il n’en restait plus une seule.

Charles Alloncle finira peut-être ministre. Il aura ses couvertures en une de L’Incorrect, ses ovations sur X, ses adoubements dans les matinales de CNews. Ce qu’il laisse derrière lui, ce ne sont pas des réformes. Ce sont les fondations d’un pays moins libre. Et cela, l’histoire le juge ; même quand les contemporains applaudissent.

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